On parle beaucoup de 1968 en ce moment (et notamment de son mois de mai en France), mais cette année a marqué un véritable changement à travers le monde, comme l’explique le professeur Noam Chomsky dans un article daté du 08 mai paru dans News Statesman (et traduit par mes soins) :
CHOMSKY ON 1968 :
1968 a été un moment excitant d’un mouvement beaucoup plus large. Il a engendré un grand nombre de mouvements. Il n’y aurait pas eu un mouvement global international de solidarité, par exemple, sans les événements de 1968. C’était énorme, en terme de droits de l’homme, de droits ethniques, et en ce qui concerne l’environnement.
Les documents du Pentagone (7.000 pages de rapport Top-secret du gouvernement des USA au sujet de la guerre du Vietnam) sont la preuve de ceci : juste après l’offensive de Têt (nouvel an Vietnamien), le monde des affaires s’est retourné contre la guerre, parce qu’ils ont pensé qu’elle était trop coûteuse, et bien qu’il y avait encore des propositions dans le gouvernement – ce que nous savons maintenant – pour envoyer davantage de troupes, LBJ (Lyndon B. Johnson) a annoncé qu’il n’enverrait plus de troupes au Vietnam.
Les rapports du Pentagone nous indiquent qu’en raison de la crainte du malaise croissant dans les villes, le gouvernement a dû arrêter la guerre – il n’était pas sûr qu’il allait y avoir assez de troupes pour à la fois en envoyer au Vietnam et rester sur le territoire en cas d’émeutes.
Une des réactions les plus intéressantes pour sortir de 1968 était dans la première publication de la Commission trilatérale, qui a cru qu’il y avait une « crise de démocratie » du fait d’une trop grande participation des masses. Dans la fin des années 60, les masses étaient censées être passives, ne pas apparaitre sur la place publique et ne pas faire entendre leurs voix. Quand ce fut le cas, ce fut appelé un « excès de démocratie » et les gens ont craint d’avoir trop fait pression sur le système. Le seul groupe qui n’avait jamais trop exprimé ses opinions étant celui des entreprises, parce que c’était le groupe dont la participation dans la politique était acceptable.
La commission a réclamé plus de modération dans la démocratie et un retour à la passivité. Il a indiqué que les « établissements de l’endoctrinement » – écoles, églises – ne faisaient pas leurs travails, et que ces derniers devaient être plus durs.
La morale réactionnaire a été très dure dans sa réaction aux événements de 1968, en essayant de réprimer la démocratie qui avait réussi à s’étendre – mais pas les mouvements sociaux ou l’activisme qui s’étaient développés. Par exemple, il était inimaginable en 1968 qu’il y ait un groupe international de solidarité en 1980.
Mais la démocratie est encore plus forte maintenant qu’en 1968. Vous devez vous rappeler que, durant le Vietnam, il n’y avait aucune opposition au début de la guerre. Elle s’est développée, mais seulement six ans après l’attaque du sud Viêt-Nam par John F. Kennedy et avec l’augmentation des victimes au sein des troupes. Avec la guerre de l’Irak, l’opposition était là dès le début, avant même qu’une attaque ait été lancée. La guerre de l’Irak était le premier conflit dans l’histoire occidentale dans laquelle une guerre impérialiste a été massivement contestée avant même qu’elle ait été lancée.
Il y a également d’autres différences. En 1968, c’était sortir des principes de la société que de discuter de la possibilité du retrait du Vietnam. Maintenant, chaque candidat présidentiel mentionne le retrait d’Irak comme un vrai choix de politique.
Il y a également une opposition bien plus grande à l’oppression aujourd’hui qu’il n’y en avait avant. Par exemple, les USA avaient l’habitude de soutenir ou lancer des coups d’états militaires en Amérique latine. Mais la dernière fois où les USA ont soutenu un coup d’état militaire au Venezuela en 2002, ils ont dû abandonner très rapidement parce qu’ il y avait une opposition populaire. Ils ne peuvent plus faire les choses auxquels ils étaient habitués.
Ainsi, je pense que l’impact de 1968 est durable, global et positif.